Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines - Cultures romanes et amérindiennes (CEIIBA)


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Contre-archive du genre

Celle que nous identifions sous le titre de Contre-archives du genre et qui consiste à reconstituer les généalogies du discours féministe dans les arts et la littérature, ces généalogies doublement effacées par le canon et les normes des cadres herméneutiques (archives lacunaires, reconstitutions indirectes, récupération d’œuvres oubliées, etc.). Si les années 70 sont considérées comme le moment où les discours des femmes sont devenus audibles, nombreuses sont les écrivaines et les artistes, en Europe et en Amérique latine qui, dès la première moitié du XXe siècle, ont pu écrire et faire publier des œuvres dénonçant l’origine masculine des images du féminin. On  trouvera, au fil des siècles, quelques grandes figures, comme Sor Juana Inés de la Cruz au XVIIe siècle, ou Juana Manuela Gorriti au XIXe — que la critique féministe a pu présenter comme des  figures du féminisme — ou d’autres, plus obscures, comme Josefina Pelliza de Sagasta (Argentine 1810-1870), Emma de la Barra de Llanos (Argentine 1861-1947), ou encore dont le discours n’est pas répertorié comme « féministe », comme Amira de la Rosa (Colombie 1903-1974). Il nous paraît nécessaire de repositionner les productions de ces écrivaines et artistes dans des généalogies féministes qui sont à re-construire, à partir de relectures qui mettront en valeur, dans les discours littéraire et artistique, les discordances et écarts observables dans les négociations menées avec les codes socio-culturels et les normes hégémoniques, en particulier en ce qui concerne les représentations de la sexualité, de l’univers domestique, et des rapports de classe et de « race » qui s’y jouent. En effet, une orientation nouvelle a été donnée à la pensée du métissage et de l’hétérogénéité à partir des études féministes, montrant que si le questionnement des rapports sociaux de sexe ne saurait faire l’économie des rapports de race (avec le concept d’ « intersectionnalité » forgé par  Kimberlé Crenshaw) ni des rapports coloniaux et postcoloniaux dans lesquels ils s’inscrivent et qu’ils contribuent à construire, ces derniers ne pouvaient pas davantage être compris sans assumer l’interrogation symétrique des transactions qui définissent les systèmes de sexe/ genre (Rubin 1975) qui les accompagnent. La « mestiza » de Gloria Anzaldúa (1987), ou la « Güera » de Cherríe Moraga (1981) offrirent de nouveaux personnages conceptuels dans lesquels ces transactions sont prises en compte mais à travers lesquels les femmes agissent : elles ne sont plus représentées comme de simples objets d’échange dans ces marchés où se négocient les hégémonies. Les « ruidos » féministes que revendique Kemy Oyarzún désignent les « disonancias, perturbaciones y tensiones del discurso » ; la critique chilienne articule ainsi le questionnement des normes de genre et celui des normes discursives, à partir d’une expression populaire chilienne qu’elle inscrit dans les dissidences d’une « amplia gama de heterogeneidades » (Oyarzún, 2010). Alors que, comme le suggère Benhabib, les femmes et leur corps sont des espaces symbolico-culturels sur lesquels les sociétés humaines inscrivent leur ordre moral (Benhabib, 2002), les femmes sont aussi productrices de discours, productrices de culture et de pensée. Ceci nous amène a la seconde orientation scientifique.