Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines - Cultures romanes et amérindiennes (CEIIBA)


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Archives inachevées

 C’est bien évidemment un rapport au temps que nous explorons dans cette notion élargie d’archive, avec les discontinuités qui fondent le sens, les continuités qui semblent mouvoir naturellement les configurations humaines historiques. Cependant, à côté de l’apparence homogène, continue, cohérente et stable de l’archive, il y a la découverte des luttes et des discontinuités non narrées, la construction du présent à partir d’une recomposition sélective du passé — l’Amérique coloniale voulant faire table rase du passé préhispanique ou l’Amérique indépendante du passé colonial, par exemple — où s’abîme le temps de généalogies discrètes et de naturalisations muettes. Nous entrons dans les orientations que défrichent les études post-coloniales et subalternes, les études culturelles et les études Genre. Les processus de reconstruction, de reconstitution ou a contrario, de déconstruction et/ou de dissimulation du passé induisent une série de questionnements sur les a priori et l’arbitraire des critères qui le régissent, par exemple dans la perspective d’une « réinvention de la tradition » (Eric Hobsbawm). Ces critères sont mobilisés en fonction d’idéologies matérialisées par des pratiques et des institutions, sont débattus et réarticulés dans les champs du savoir et mis en œuvres dans les politiques culturelles et patrimoniales. Il y a lieu de s’interroger sur les objectifs, explicites ou implicites, qui sont poursuivis quant à l’archivage et la conservation de la « mémoire ».
     Il y a lieu parallèlement d’inventer un autre rapport aux savoirs, l’actualité du « rendez-vous » de l’archive impliquant un « savoir situé », aux côtés des subalternes ou, pour reprendre les termes de Dona Haraway dont les travaux inspirent nos positions, aux côtés d’autres « impropres / inapproprié-e-s » (Haraway, 1992). Ces questionnements des cadres de l’expérience et des paradigmes déterminant les savoirs institués sont nécessaires pour concevoir autrement qu’en tant qu’objets passifs ces réseaux d’acteurs et d’actrices racialisés, sexualisés, stigmatisés. Ils constituent un important enjeun – dans des ensembles multi-culturels, multi-ethniques, locaux, nationaux et transnationaux qui nous occupent- car leur position d’ « autres dis-loqués » (« otros dis-locados », Maria Luisa Femenías), les place dans une relation critique déconstrutive aux savoirs.
     Ces acteurs, dans notre contemporanéité, fondent leur identité et leurs revendications politiques sur une série de stratégies de patrimonalisation qui conduisent à une prolifération de nouvelles archives, celles-ci devenant en quelque sorte sans cesse en cours de construction : exclues par les pratiques institutionnelles, l’histoire politique et sociale des luttes – en particulier des luttes symboliques- des classes subalternes (classes sociales mais aussi classes racialisées et classes de « sexe »), effacées des registres officiels, sont à la fois aujourd’hui l’objet de revendications patrimoniales. La création de fonds, de centre de documentation, de lieux de mémoire est associé aux multiples outils que fournissent les nouvelles technologies. L’accessibilité de ces dernières favorise, stimule et catalyse ces nouvelles pratiques d’archivage (archives en ligne), et entraînent paradoxalement —ou logiquement?— une désacralisation de l’archive qu’il importe d’explorer pour les mutations sociales, symboliques et politiques qu’elles semblent accompagner et les enjeux épistémologiques qui les articulent.