Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines (CEIIBA)


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Axe 1

Champs du savoir : conflits dans la définition et la constitution des archives

Responsables : Cécile TROJANI, José CONTEL
     

Cet axe s’efforcera de reconstruire l’histoire des minorités ethniques (ou majoritaires démographiquement mais culturellement dévalorisées) ou sociales à travers les discours institutionnels normés des élites ; de questionner les traditions historiographiques, artistiques et architecturales ; de reconstruire des stratégies mémorielles, lieux de mémoire, jeux et enjeux de commémoration. Tous ces points seront abordés, entre autres, par le biais des enquêtes diligentées par les évangélisateurs espagnols, mais aussi par l’étude d’auteurs coloniaux indiens ou métis, de correspondances du XVIIIe au XXe siècles ou d’écrivains latino-américains des XIXe et XXe siècles, sans oublier les images qui les accompagnent.
L’Amérique du XVIe siècle présente un cas fascinant de constitution d’archives. Face à l’altérité amérindienne les évangélisateurs ont lancé la constitution d’enquêtes propres à leurs ordres religieux (Olmos, Sahagún pour les franciscains, Durán pour les dominicains, Tovar ou Acosta pour les jésuites). Destinées à répertorier les rites et coutumes indiens pour mieux traquer leurs survivances coloniales, ces enquêtes ont aussi dérivé sur le passé indien récent ou ancien, allant jusqu’à consigner les mythes de création (et paradoxalement permettant ainsi de les préserver) ou bien jusqu’à commenter, reconstituer ou recopier (quitte à les déformer) des passages de manuscrits pictographiques mexicains (Codex Telleriano-Remensis, Vaticano A etc.), alors qu’ils avaient été brûlés dans un premier temps. S’y ajoutent les travaux de certains hauts-fonctionnaires laïcs (Zorita, Hernández) ou les écrits d’Indiens (Tezozomoc) ou métis (Muñoz Camargo, Pomar, Alva Ixtlilxochitl) éduqués. On garde ainsi l’écho alphabétique de manuscrits pictographiques perdus, préservés uniquement par leur description. La traque des survivances religieuses a fini par constituer un corpus involontaire de rites indiens : c’est le paradoxe espagnol de contribuer à préserver ce qu’ils voulaient détruire ou changer.
Les « Antiquités mexicaines » de fray Andrés de Olmos, rédigées dans les années 1530, n’ont toujours pas été retrouvées, d’où la nécessité de reconstituer le document perdu à partir d’archives dispersées dans le monde entier. Un manuscrit français du XVIe siècle (Hystoyre du Mechique) conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris est la traduction du texte d’Olmos. Archive perdue mais partiellement retrouvée (il est en possession d’André Thévet, cosmographe des derniers Valois), ce document de grande valeur est le tout premier texte français sur le passé préhispanique mexicain et l’un des échos des enquêtes espagnoles les plus anciennes sur ce thème.
Ces enquêtes concernent aussi les langues amérindiennes, avec la constitution de grammaires (Arte de la lengua) et de dictionnaires (Vocabularios), parfois avant même que cela ne soit fait pour les langues minoritaires (basque, galicien ou catalan) de la Péninsule Ibérique. On constate donc un même intérêt pour les corpus linguistiques vernaculaires comme en témoigne le Tesoro de la lengua castellana o española de Sebastian de Covarrubias commencé en 1605. Par son approche à la fois personnelle et encyclopédique le Tesoro n’est-il pas en soi une forme d’archive ?
On peut étudier les politiques de constitution de ces archives (avec en particulier les fameuses enquêtes lancées par Philippe II en 1579 à l’ensemble du continent américain sous la forme des Relations géographiques) mais aussi leur censure ou leur dispersion. La publication de ces enquêtes a cependant échouée puisqu’elles ont été, pour la plupart, censurées par Philippe II (la publication de Torquemada en 1615 est l’exception qui confirme la règle). Il faudra attendre le XIXe siècle et les Indépendances américaines pour que ces manuscrits volumineux soient enfin publiés, participant à la construction d’identités nationales américaines. Lorenzana avait cependant ouvert la voie en 1746 en publiant les gravures de la Matrícula de tributos. Mais l’Espagne proprement dite attendra le XIXe siècle pour poursuivre ces publications. En 1898, Ernest Hamy publiera les tous premiers facsimilés de Codex mexicains conservés en France, comme le Codex Telleriano-Remensis (BNF) ou le Codex Borbonicus (Assemblée Nationale). Les manuscrits pictographiques sont alors peu à peu diffusés parmi les élites, et leurs copies numériques circulent maintenant sur le web, contribuant à une démocratisation des savoirs.
La confiscation de la collection Boturini en 1743, puis la dispersion progressive de celle-ci au fur et à mesure que le temps s’écoule (documentée par les différentes listes officielles dressées entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècles) est un cas fascinant. Elle aboutit à la constitution du fonds de manuscrits mexicains de la BNF, avec la collection Aubin. Le Mexique perd ainsi au XIXe siècle une part considérable de sa mémoire ancienne, dont la France est maintenant dépositaire. Les travaux de Francisco del Paso y Troncoso en Europe au début du XXe siècle pour copier ces documents, le vol non résolu du Codex Aubin ou bien la numérisation non officielle de ces documents par le projet Amoxcalli sont des tentatives de compenser ces pertes.
Cette mémoire, devenue officielle au XIXe siècle, n’est que parcellaire. Curieusement les traditions orales nahuas contemporaines permettent de compléter les enquêtes du XVIe siècle (Sahagún). On observe ainsi que la tradition orale, non consignée sous forme alphabétique, a transmis des identités et des mémoires considérées comme mineures par l’occupant espagnol puis par les autorités latino-américaines. Ainsi, la culture d’une majorité indienne (devenue minorité culturelle) a été préservée au XVIe siècle, puis réactivée au XIXe et au XXe siècle (après la révolution mexicaine de 1911), certains érudits locaux reprenant les textes enfin publiés en lieu et place des traditions locales. De même, la loi mexicaine confisquant les manuscrits pictographiques pour les mettre dans des musées, nombre de communautés indigènes conservent encore des manuscrits de ce type, sans les laisser libres d’accès à la communauté scientifique, de peur de les voir confisqués ou volés. Il existe donc au Mexique pour ce qui est des manuscrits pictographiques une double mémoire : la mémoire officielle avec les collections préservées dans les musées, et la mémoire officieuse ou locale, avec les documents que chaque communauté indienne a réussi à garder. Se pose ainsi la question de la définition des archives et de leurs limites quant aux champs du savoir abordés.
De tout temps et en tout lieu, l'échange entre individus s'est construit à la charnière entre privacité et sociabilité. La connaissance de la communication jadis établie, qu'elle soit privée, publique ou semi-publique, passe bien sûr par le regroupement de traces, quelquefois difficiles à recenser en raison de leur dispersion et de leur caractère parcellaire. Dans ce schéma, la communication épistolaire occupe une place de choix et permet par exemple de reconstruire des réseaux ayant présidé à la constitution de groupes sociaux qui ont pu donner naissance à des institutions de pouvoir. C'est notamment, dans l'Espagne du XVIIIe siècle, le cas de la première des Sociétés d'Amis du Pays, dont on peut en partie reconstruire les origines à travers les traces disséminées dans les archives, publiques ou privées, certaines contenant sans doute encore aujourd'hui de lourds secrets. Comme le souligne Daniel Roche en se référant à l'Europe des Lumières, « les corpus épistolaires, en dépit de leur lacune, à la croisée de l'individuel et du social, mettent en relation les forces de la sociabilité, les hommes et les institutions, les pouvoirs dans leurs différents cercles d'action». Les notions de famille, de réseau, parfois même de clan, ne sont pas étrangères à ces formes d'échanges très liées à des enjeux de pouvoir. (Archives de la mobilité.) Par ailleurs il existe des archives diverses et de diverses formes. Les mobilités par exemple sont diverses en soi : les mobilités contraintes comme celles de l’exil politique ou de l’émigration économique mais aussi les mobilités choisies comme le voyage, le Tour et le tourisme. Les segments communs sont l’itinérance, l’hébergement, le transport mais aussi l’échange, la découverte, l’altérité et les traces diverses : inventaire, récit, courrier, témoignages, circulation des idées. L’archive alors se dissémine : ambassade, traité encyclopédique sur un pays, autobiographie du sujet en voyage, journal intime, échange épistolaire, souvenir, texte, photo, tableau, film domestique ou promotionnel. Avec l’industrialisation du voyage et le progrès des transports (traction animale, vapeur, moteur à explosion, aviation) l’archive se ramifie encore : archives publiques (réglementation des migrations, promotion et organisation touristiques, logistique, contrôles) et archives privées (développement des compagnies de transports, agence d’émigration et agence de voyage, associations, prosopographie). Elle devient camp (de transit, de concentration, de régularisation administrative), musée (des migrations ou des exils, eco-musée), architecture (villas littorales, chalets de montagne, etc.), urbanisme : colonie de peuplement ou de développement, lotissement, cité ou ville balnéraire.


Au Portugal, les mêmes questions se posent. A Vila Franca de Xira (banlieue de Lisbonne), le Musée du Néo-Réalisme a commencé comme un simple Centre de Documentation dans les années 1980. Aujourd’hui des fonds documentaires restent à exploiter pour comprendre les divers écrits (revue Vértice, lettres, etc.) de personnes engagées contre l’Etat Nouveau qui, après la Révolution de 1974, sont devenus des écrivains et hommes politiques célèbres.
Au-delà du papier, la constitution de collections d’objets ethnographiques et archéologiques est un autre champ d’étude passionnant mais tout aussi dispersé, obligeant à un patient travail de reconstitution. Les lieux de mémoire et la préservation d’un patrimoine ancien architectural entrent également, bien que plus ponctuellement, dans nos champs de recherche. 
La question de l'accès aux archives et de leur conservation, dans des conditions de fiabilité, reste un enjeu d'actualité. Nombre de manuscrits pictographiques sont fragilisés par leur conservation dans des communautés indiennes (confréries) ou dorment dans les réserves de bilbiothèques institutionnelles sans être correctement exploités ou analysés. La présence de l’IRIEC au Conseil Scientifique du Projet Codex Borbonicus, soutenu par la Fondation des Sciences du Patrimoine et de l’Assemblée Nationale et le Centre de recherche sur la conservation (MNHN- CNRS- MCC) s’inscrit dans ce champ de recherche. L'expertise des chercheurs de l'IRIEC avec la Bibliothèque Nationale pour le fonds des manuscrits mexicains contribuera également à la valorisation des « Trésors du patrimoine écrit », en particulier des manuscrits préhispaniques ou novo-hispaniques ou de manuscrits français portant sur le Mexique préhispanique ou colonial conservés en France, par exemple aux Département des Manuscrits Occidentaux (Hystoyre du Mechique) ou Orientaux (Codex Telleriano-Remensis, etc.) de la BNF ou à la Bibliothèque de l’Assemblée Nationale (Codex Borbonicus). Institutions avec lesquelles nous travaillons depuis plusieurs années (conférence, expertise). A travers la valorisation du patrimoine français (BNF, Assemblée Nationale), nous contribuons aussi à celle du patrimoine mexicain (passé préhispanique et colonial) et du patrimoine espagnol (enquêtes coloniales).
Mais l’archive pose aussi la question de sa diffusion. Passée la phase vive au cours de laquelle le document remplie encore sa fonction administrative, l’archive devient historique et se mue en fonds documentaire. Elle devient ainsi une source essentielle de l’historiographie dont elle va nourrir les récits. Notamment au cours du XIXè siècle, l’archive produit sa propre administration, ses écoles, ses formations, ses méthodes. Elle participe de la diffusion des savoirs et donne naissance à des approches historiques qui font aussi école. Fonds documentaire, recherche, diffusion des savoirs, formation s’emboîtent au cours du temps au point que l’école comme système de formation et en temps qu’institution majeure de l’Etat et de la société se mue elle-même en archive à entrées multiples : administratives certes, mais aussi empilement de méthodes, définitions de contenus, publication de manuels, diversité de supports, élargissement de publics (hommes, femmes, etc. A tel point qu’il est possible de parler d’une véritable archive de la « didactique ». Il ne s’agit pas ici de couvrir ce vaste continent mais de garder un regard réflexif et critique sur un versant de la fonction universitaire notamment dans l’apprentissage et l’enseignement des langues. Le processus est d’autant plus intéressant qu’il concerne une aire riche de diversité. Que l’on considère les projets des divers ordres religieux, la constitution de codex ou de collections botaniques, l’émergence de salons de curiosités ou de jardins de fantaisies, de glossaires, thesaurus, vademecum divers notamment en langues étrangères, la période couverte par l’équipe de recherche à travers les chercheurs qui la composent fait apparaître des continuités, des généalogies, des échos. Il s’agit de repérer et de pointer les segments les plus significatifs de ces processus et de mettre en relation archive et formation, archive et didactique. Si le codex peut être entendu comme une didactique on peut réfléchir à la façon dont, à la période actuelle, sont transmis nos savoirs en langue. Dans la concaténation recherche-discours scientifique-formation-diffusion-discours didactique, en premier lieu, les disciplines de la 14e section réunies au CEIIBA souhaitent initier cette auto-réflexion, conçue un peu comme une auto-évaluation permanente. En second lieu, du fait même du statut d’enseignant-chercheurs et des expériences acquises au point de constituer une véritable archive implicite, virtuelle, potentielle, il s’agit aussi de créer les conditions théoriques et pratiques d’une didactique en action, d’une engienerie de l’enseignement pouvant aller jusqu’à l’élaboration d’une méthode, de son édition et de sa diffusion. Cet objectif semble d’autant plus légitime que l’université toulousaine a été pionnière dans l’implantation de l’hispanisme français et dans l’étude du continent latino-américain. D’une certaine manière, cette histoire est déjà une archive offerte à la lecture et à l’écriture et en cours d’élaboration.