Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines (CEIIBA)


Accueil > programme de recherche > axe 2

Axe 2

Contre-archives : intersectionnalité et savoirs situés


 Responsable : Marie-Agnès PALAISI et Michèle SORIANO

Les minorités sociales, racialisées et sexualisées, ont été et sont encore, pour certaines, bâillonnées, mutilées, effacées et oubliées. Les archives des ethnies décimées sont à reconstruire à partir des maigres documents qui restent et de la voix de leurs descendants. L’histoire des minorités sexuelles doit également être rendue visible en récupérant les témoignages passés sous silence par les administrations des régimes autoritaires, ou simplement de tradition homophobe et hétéronormée, car ceux-ci permettent d’accéder à un nouvel éclairage sur le passé et d’instaurer de nouveaux rapports à notre présent.
De nouvelles « technologies du genre », dans les interstices des récits et des pratiques hégémoniques, ouvrent la possibilité de valoriser des sources non canoniques pour accéder à une histoire encore en cours d’invention. C’est la tekhnê de Michel Foucault que les philosophes du genre reprennent comme concept dans cette expression. La technique, comprise par Foucault comme instrument de production du sens, comme art, c’est-à-dire à la fois comme technique et comme pratique, rend possible l’accès à l’Histoire dans la diversité de ses lieux d’énonciation, par toutes les « petites histoires » dont le « différend », pour reprendre l’expression de Françoise Colin (« le différend des sexes ») crée les liens nécessaires à la construction d’archives nouvelles qui soient communes : celles de toutes et tous. Nous organiserons nos travaux autour de deux orientations scientifiques :

  • Celle que nous identifions sous le titre de Contre-archives du genre et qui consiste à reconstituer les généalogies du discours féministe dans les arts et la littérature, ces généalogies doublement effacées par le canon et les normes des cadres herméneutiques (archives lacunaires, reconstitutions indirectes, récupération d’œuvres oubliées, etc.). Si les années 70 sont considérées comme le moment où les discours des femmes sont devenus audibles, nombreuses sont les écrivaines et les artistes, en Europe et en Amérique latine qui, dès la première moitié du XXe siècle, ont pu écrire et faire publier des œuvres dénonçant l’origine masculine des images du féminin. On  trouvera, au fil des siècles, quelques grandes figures, comme Sor Juana Inés de la Cruz au XVIIe siècle, ou Juana Manuela Gorriti au XIXe — que la critique féministe a pu présenter comme des  figures du féminisme — ou d’autres, plus obscures, comme Josefina Pelliza de Sagasta (Argentine 1810-1870), Emma de la Barra de Llanos (Argentine 1861-1947), ou encore dont le discours n’est pas répertorié comme « féministe », comme Amira de la Rosa (Colombie 1903-1974). Il nous paraît nécessaire de repositionner les productions de ces écrivaines et artistes dans des généalogies féministes qui sont à re-construire, à partir de relectures qui mettront en valeur, dans les discours littéraire et artistique, les discordances et écarts observables dans les négociations menées avec les codes socio-culturels et les normes hégémoniques, en particulier en ce qui concerne les représentations de la sexualité, de l’univers domestique, et des rapports de classe et de « race » qui s’y jouent. En effet, une orientation nouvelle a été donnée à la pensée du métissage et de l’hétérogénéité à partir des études féministes, montrant que si le questionnement des rapports sociaux de sexe ne saurait faire l’économie des rapports de race (avec le concept d’ « intersectionnalité » forgé par  Kimberlé Crenshaw) ni des rapports coloniaux et postcoloniaux dans lesquels ils s’inscrivent et qu’ils contribuent à construire, ces derniers ne pouvaient pas davantage être compris sans assumer l’interrogation symétrique des transactions qui définissent les systèmes de sexe/ genre (Rubin 1975) qui les accompagnent. La « mestiza » de Gloria Anzaldúa (1987), ou la « Güera » de Cherríe Moraga (1981) offrirent de nouveaux personnages conceptuels dans lesquels ces transactions sont prises en compte mais à travers lesquels les femmes agissent : elles ne sont plus représentées comme de simples objets d’échange dans ces marchés où se négocient les hégémonies. Les « ruidos » féministes que revendique Kemy Oyarzún désignent les « disonancias, perturbaciones y tensiones del discurso » ; la critique chilienne articule ainsi le questionnement des normes de genre et celui des normes discursives, à partir d’une expression populaire chilienne qu’elle inscrit dans les dissidences d’une « amplia gama de heterogeneidades » (Oyarzún, 2010). Alors que, comme le suggère Benhabib, les femmes et leur corps sont des espaces symbolico-culturels sur lesquels les sociétés humaines inscrivent leur ordre moral (Benhabib, 2002), les femmes sont aussi productrices de discours, productrices de culture et de pensée. Ceci nous amène a la seconde orientation scientifique.
 
  • Celle que nous intitulons Contre-archives minoritaires. Formes populaires et cultures subalternes qui consiste, d’une part, à identifier des textes, images, productions filmiques qui pourraient constituer un corpus historiographique ou mémoriel des minorités. Il s’agirait alors de tracer la généalogie de certaines minorités à partir de ces formes orales, de ces pratiques populaires, ou encore des productions classées dans les genres mineurs de la littérature, et de réintégrer des sources tenues pour non fiables dans la construction d’un savoir historique. D’autre part, cette approche consistera à rendre visible les voix tues par l’histoire officielle en mettant en évidence les rapports de classe, les rapports coloniaux et post-coloniaux représentés dans les arts et littérature qui peuvent dès lors être considérés comme des contre archives. Le goût de l’archive (Farge 1989) n’est pas la propriété exclusive de l’historien mais, il intéresse aussi le critique littéraire, le linguiste et l´éditeur. La génétique a changé le regard sur les archives qui a connu une véritable révolution depuis une dizaine d’années (De Biasi, 2007). Si en France les études généticiennes ont une tradition bien assise, en Espagne ou en Amérique-latine (Argentine, Chili, Brésil) elles constituent par contre une courant critique naissant qui compte de plus en plus d’adeptes. Elle a pour objet d’étude non pas l'œuvre finie, mais le processus d'écriture dans toutes les traces matérielles des plus diverses qui sont à l’origine des œuvres : brouillons, épreuves corrigées, carnets de note, schémas, plans, photographies, dessins… Dès lors, les différents états textuels, les ratures, les réécritures, l’auto-censure, les hésitations qui s’engagent dans ce laboratoire, permettent au chercheur d’analyser une œuvre en cours très différente de celle que connait le public. Tout peut devenir trace, de la petite note sur un carnet à une réflexion portée sur un blog ou un twit. Enfin, dans la lignée des études du groupe Modernité/Colonialité ou des travaux du Grupo latinoamericano de Estudios Subalternos, dans les méandres des fictions postmodernes ou dans les labyrinthes des mémoires secondes, dérivées des littératures délibérément sublaternes, beaucoup d’écrivain-e-s contemporain-e-s se sont donné comme objectif la dénonciation des rapports de pouvoir, coloniaux et post-coloniaux, entre ethnies, classes sociales et cela à partir des formes les plus diverses susceptibles de donner un territoire symbolique, au moins, à ces voix minoritaires, oubliées, rendues inaudibles ou illégitimes par les pouvoirs autoritaires.