Centre d’Études Ibériques et Ibéro-Américaines (CEIIBA)


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Programme de recherche

« Archives et contre-archives minoritaires: élites et discours subalternes »

 

Tout cela ne témoigne pas de la culture sans témoigner, en même temps, de la barbarie. (Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire- VII)


À la suite des propositions de Michel Foucault dans L’archéologie du savoir (1969) et dans Dits et écrits(1994), et à partir des travaux plus récents réalisés en analyse du discours —citons, entre autres, Pêcheux et Fuchs (1975) ; Guilhaumou, Maldidier et Robin (1994) ; Maingueneau (1991) ; Charaudeau et Maingueneau (2002)—, notre équipe se propose de poursuivre les recherches menées précédemment, en relevant, pour l’aire culturelle ibérique et ibéro-américaine, le défi formulé par Benjamin : « Il y a un rendez-vous mystérieux entre les générations défuntes et celles dont nous faisons partie nous-mêmes » (Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire- VII). Nous entendons ce « rendez-vous » en tant qu’actualité toujours en suspens de forces sociales dont les luttes, politiques et symboliques, ont été effacées ou déguisées par la tradition, les processus et les conflits de l’histoire.

  • Archive constituée

C’est pourquoi nous envisagerons l’Archive premier lieu dans son renvoi au pouvoir et à l’autorité, nous l’entendrons en tant qu’« archéion » d’une collectivité, qui rassemble les énoncés relevant d’un même positionnement, inséparables d’une mémoire et d’institutions qui leur confèrent leur autorité (Maingueneau 1991 et 2002). Cette articulation nous permettra d’explorer et d’interroger la notion autant dans son sens strict que dans un sens plus étendu : qu’est-ce qu’un document, comment se constitue son statut, quelles sont les différentes phases d’un document d’archive, quels sont les a priori historiques qui ont rendu réels les énoncés ainsi diffusés et ont rendu impossibles d’autres énoncés trop hétérogènes. Si l’analyse de l’archive telle que la conçoit Foucault « nous déprend de nos continuités » et « fait éclater l’autre et le dehors » (Foucault, 1969 : 172), elle s’avère essentielle à la réflexion que nous tentons de conduire sur les mondes ibériques et sur les mondes hétérogènes, coloniaux et postcoloniaux dont relèvent nos objets d’étude, de la correspondance des sociétés savantes du XVIIIe siècle aux expérimentations littéraires et cinématographiques du féminisme latino-américain contemporain, en passant par les enquêtes ethno-historiques coloniales, les constitutions d’identités nationales ou régionales, les discours, les pratiques et les processus qui les sous-tendent ou qu’elles générent, l’école et la formation, à la fois dans ses contenus, dans ses méthodes et dans ses acteurs, la préservation et la recréation du patrimoine (architectural, archéologique, muséologique) et leurs stratégies de valorisation,  etc.
La constitution de l’archive est un domaine en-soi qui a mobilisé une partie de l’historiographie, dans le cas de l’Espagne avec les Archives de la Courone d’Aragon au XIIIe siècle, les Archives de la Chancellerie royale de Valaldolid (XIVè siècle), les Archives generales de Simancas (XVè siècle), les Archives générales des Indes (XVIIIè siècle), les Archives Historiques nationales (XIXè siècles) et les Archives générales de l’Administration et de l’Etat au XXè siècle. En fonction de leur spécialité, les chercheurs de l’équipe puiseront dans ce corpus et les autres aires de la 14e section du CNU seront associées sur ces thèmes.
Afin de mieux matérialiser les différentes orientations de notre réflexion et la diversité des interrogations que supportera la notion d’archive mise en œuvre, nous lui adjoindrons aussi trois situations hypothétiques, à la fois physiques et métaphoriques : la perte, l’invention et l’inachèvement.

  • Archive Perdue

Les archives peuvent être recueillies ou effacées, conservées ou censurées, célébrées, commémorées ou niées, oubliées. Ces situations nous invitent à poser le problème des institutions, de leurs productions et pratiques culturelles, des formes et des genres discursifs qu’elles constituent en « archétextes » (Maingueneau et Cossutta, 1995), telles que les enquêtes menées par les religieux espagnols pour comprendre et reconstituer le passé préhispanique. Ces dernières ont parfois disparu sans que l’on en connaisse la raison (comme Las antigüedades mexicanas de fray Andrés de Olmos) ou confisquées par ordre du roi Philippe II (comme la Historia general de las cosas de la Nueva España de Sahagún). Elles sont partiellement retrouvées de façon dispersée et conservés « aux quatre coins du monde ».
Les enjeux semblent clairs : tracer les limites d’une collectivité, d’une société, poser les normes de « l’humain » ainsi définies dans un contexte déterminé. La vulnérabilité des énoncés est aussi celle des sujets qui les énoncent. Nous pensons, par exemple, non plus au soldat inconnu que les monuments célèbrent, mais à la femme du soldat inconnu, à laquelle le 26 août 1970 le MLF rendait hommage (Picq, 1993) ; nous pensons aux « disparus » d’Argentine, du Chili, d’Amérique centrale ou encore de la Guerre civile espagnole, et aux recherches d’Anthropologie légale pour retrouver la trace de ceux que l’histoire a tenté d’effacer. Les réflexions de Judith Butler sur les archives humaines du 11 septembre 2001 et des guerres menées par les États-Unis soulignent le statut différentiel des morts, selon qu’ils sont Nord-américains, Irakiens ou Afghans (Butler, 2005).
La perpétuation de la mémoire et sa transmission permettent de combler les silences de l’histoire consignée : les populations contemporaines peuvent devenir des archives vivantes (contes, récits, fêtes, chansons, …).

  • Archive Inventée

S’agit-il de trouver ou de retrouver ces énoncés perdus, ces documents enfouis ou s’agit-il avant tout d’opter pour une démarche active d’invention qui doute de l’existence préalable de documents considérés en tant que tels et constitue en documents des traces hétérogènes, demeurées longtemps illisibles, à la fois présentes et ignorées ? De la reconstruction du destin de ces documents à la réévaluation de ce qui peut constituer un document, c’est une double opération qui est mise en œuvre : de questionnement des stratégies qui ont régi les lisibilités et disposé des lacunes, et d’invention de stratégies qui rendent accessibles des connaissances exclues, niées, censurées. À côté de « l’orthogenèse de la raison » (Foucault 1969) les connexions de lectures alternatives et la dérive des cadres herméneutiques vont jusqu’à composer de nouveaux seuils, signalant et instituant des supports documentaires recomposés à partir d’éléments divers, disséminés.
La mémoire individuelle devient archive collective à la faveur des démarches actuelles de constitution de fonds et d’enregistrement de témoignages oraux (exil républicain espagnol, « disparus », langues minoritaires etc.). 

  • Archive inachevée

      C’est bien évidemment un rapport au temps que nous explorons dans cette notion élargie d’archive, avec les discontinuités qui fondent le sens, les continuités qui semblent mouvoir naturellement les configurations humaines historiques. Cependant, à côté de l’apparence homogène, continue, cohérente et stable de l’archive, il y a la découverte des luttes et des discontinuités non narrées, la construction du présent à partir d’une recomposition sélective du passé — l’Amérique coloniale voulant faire table rase du passé préhispanique ou l’Amérique indépendante du passé colonial, par exemple — où s’abîme le temps de généalogies discrètes et de naturalisations muettes. Nous entrons dans les orientations que défrichent les études post-coloniales et subalternes, les études culturelles et les études Genre. Les processus de reconstruction, de reconstitution ou a contrario, de déconstruction et/ou de dissimulation du passé induisent une série de questionnements sur les a priori et l’arbitraire des critères qui le régissent, par exemple dans la perspective d’une « réinvention de la tradition » (Eric Hobsbawm). Ces critères sont mobilisés en fonction d’idéologies matérialisées par des pratiques et des institutions, sont débattus et réarticulés dans les champs du savoir et mis en œuvres dans les politiques culturelles et patrimoniales. Il y a lieu de s’interroger sur les objectifs, explicites ou implicites, qui sont poursuivis quant à l’archivage et la conservation de la « mémoire ».
     Il y a lieu parallèlement d’inventer un autre rapport aux savoirs, l’actualité du « rendez-vous » de l’archive impliquant un « savoir situé », aux côtés des subalternes ou, pour reprendre les termes de Dona Haraway dont les travaux inspirent nos positions, aux côtés d’autres « impropres / inapproprié-e-s » (Haraway, 1992). Ces questionnements des cadres de l’expérience et des paradigmes déterminant les savoirs institués sont nécessaires pour concevoir autrement qu’en tant qu’objets passifs ces réseaux d’acteurs et d’actrices racialisés, sexualisés, stigmatisés. Ils constituent un important enjeun – dans des ensembles multi-culturels, multi-ethniques, locaux, nationaux et transnationaux qui nous occupent- car leur position d’ « autres dis-loqués » (« otros dis-locados », Maria Luisa Femenías), les place dans une relation critique déconstrutive aux savoirs.
     Ces acteurs, dans notre contemporanéité, fondent leur identité et leurs revendications politiques sur une série de stratégies de patrimonalisation qui conduisent à une prolifération de nouvelles archives, celles-ci devenant en quelque sorte sans cesse en cours de construction : exclues par les pratiques institutionnelles, l’histoire politique et sociale des luttes – en particulier des luttes symboliques- des classes subalternes (classes sociales mais aussi classes racialisées et classes de « sexe »), effacées des registres officiels, sont à la fois aujourd’hui l’objet de revendications patrimoniales. La création de fonds, de centre de documentation, de lieux de mémoire est associé aux multiples outils que fournissent les nouvelles technologies. L’accessibilité de ces dernières favorise, stimule et catalyse ces nouvelles pratiques d’archivage (archives en ligne), et entraînent paradoxalement —ou logiquement?— une désacralisation de l’archive qu’il importe d’explorer pour les mutations sociales, symboliques et politiques qu’elles semblent accompagner et les enjeux épistémologiques qui les articulent.