CHAMPS DU SAVOIR : Mémoire amérindienne et archives coloniales


L’Amérique du XVIe siècle présente un cas fascinant de constitution d’archives. Face à l’altérité amérindienne les évangélisateurs lancèrent la constitution d’enquêtes propres à leurs ordres religieux (franciscains, dominicains, jésuites etc.). Destinées à répertorier les rites et coutumes indiens pour mieux traquer leurs survivances religieuses, ces enquêtes ont aussi dérivé sur le passé indien récent ou ancien, allant jusqu’à consigner, puis, paradoxalement, préserver les mythes amérindiens. S’y ajoutent les travaux de certains hauts-fonctionnaires laïcs ou les écrits d’Indiens ou métis éduqués. On garde ainsi l’écho alphabétique de manuscrits pictographiques perdus, préservés uniquement par leur description ou commentaire alors qu’ils avaient d’abord été détruits.

Un manuscrit français du XVIe siècle (Hystoyre du Mechique) conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris est la traduction des « Antiquités mexicaines » de fray Andrés de Olmos,rédigées dans les années 1530. Archive perdue mais partiellement retrouvée, ce document de grande valeur est le tout premier texte français sur le passé préhispanique mexicain et l’un des échos des premières enquêtes espagnoles. Ellesconcernent aussi les langues amérindiennes, avec la constitution de grammaires (Artes) et de dictionnaires (Vocabularios). On peut étudier les politiques de constitution de ces archives (comme les enquêtes lancées par Philippe II en 1579 à l’ensemble du continent américain sous la forme des Relations géographiques) mais aussi leur censure ou leur dispersion. En dehors de Lorenzana, il faudra attendre le XIXe siècle et les Indépendances américaines pour que ces manuscrits soient enfin publiés, participant à la construction d’identités nationales américaines. En 1898, Ernest Hamy publiera les tous premiers facsimilés de Codex, comme le Codex Telleriano-Remensis(BNF) ou le Codex Borbonicus(Assemblée Nationale). Les manuscrits pictographiques sont alors peu à peu diffusés parmi les élites, et leurs copies numériques circulent maintenant sur le web (constitution d’archives virtuelles), contribuant à une démocratisation des savoirs.

Cette mémoire, devenue officielle au XIXe siècle, n’est que parcellaire. Des traditions orales nahuas contemporaines permettent de compléter les enquêtes du XVIe siècle. On observe ainsi que la tradition orale, non consignée sous forme alphabétique, a transmis des identités et des mémoires considérées comme mineures par l’occupant espagnol puis par les autorités latino-américaines. Ainsi, la culture d’une majorité indienne (devenue minorité culturelle) a été préservée au XVIe siècle, puis réactivée au XIXe et au XXe siècle. Des communautés indiennes ont gardé des manuscrits pictographiques, constituant une mémoire officieuse ou locale. Se pose ainsi la question de la définition des archives et de leurs limites quant aux champs du savoir abordés.