Thème 2

Cartographies transféministes (carto.trans)


Resp. : Marie-Agnès Palaisi et Michèle Soriano

Les savoirs situés et les épistémologies décoloniales, féministes et queer, posent le problème de la critique des représentations et des catégories. Après avoir examiné cette question à travers la notion de « contre-archive » qui nous a permis d'étudier une série de corpus isolés, nous nous proposons de la traiter à partir des figures conceptuelles – le Cyborg (Haraway), la New Mestiza (Anzaldúa), les sujets nomades (Braidotti), les netianas (Zafra) – qu'ont mis en circulation des discours féministes contemporains. Notre hypothèse est que ces figures nous permettront l'élaboration de cartographies dissidentes qui feront apparaître des convergences, des transversalités et des alliances dans l'archipel des contre-archives minoritaires que nous avons pu repérer.

La pensée postmoderne, le post-structuralisme, le féminisme, la psychanalyse, le post-marxisme, ont opéré un déplacement radical de la notion de représentation. Si les « événements, les rapports sociaux et les structures ont des conditions d'existence et des effets réels en dehors de la sphère du discursif » explique Stuart Hall, ce n'est qu'à l'intérieur de cette sphère qu'ils prennent sens. Par conséquent, les « régimes de représentation à l'intérieur d'une culture ne jouent pas un rôle purement réflexif et rétrospectif, mais réellement constitutif. » (Hall, 2017 : 402). Il décrit ce changement comme le passage d'une lutte dans les relations de représentation à une politique des représentations. Hall en 1989, comme Haraway en 1985 et en 2016, consigne la « fin de l'innocence ». Il n'y a plus de « bonnes représentations », plus vraies, plus proches d'une réalité préexistante, plus transparentes, qui s'opposeraient à de « mauvaises représentations », fausses, aliénantes. Il y a des constructions culturelles performatives des réalités sociales réalisées à partir de positions diverses. La fin de l'innocence, c'est en premier lieu la fin de ce que Haraway nomme le « témoin modeste », le scientifique qui se prétend « porte-parole transparent des objets » (Haraway, 2007 : 313). Il s'agira donc d'interroger les lieux et les pratiques performatives minoritaire et queer à partir des procédures d'institutionnalisation associées à nos pratiques universitaires.

Les cartes et cartographies sont réalisées à partir de catégories normées et quantifiées, consensuelles (géographiques, historiques, philosophiques, linguistiques, démographiques, etc.). Celles-ci présupposent un point de vue à partir duquel s'organise la projection, apparemment universel, unique et neutre, mais en réalité issu d'un consensus qui efface celles et ceux qu'il exclut. Elles stabilisent les identités territoriales, historiques, et en deçà elles reconduisent également la fixité des dualismes qui les soutient, comme par exemple la bicatégorisation hétéronormative et cis-genre, les catégorisations ethnocentriques récurrentes telles que civilisation / barbarie, Blanc / non Blanc, ou encore l'imaginaire référentiel qui ordonne la pensée : privé / public ; sujet / objet ; nature / culture ; corps / esprit, etc. Ces cartographies sont autant de projections des mythologies politiques qui hantent l'ensemble de nos cultures et leurs représentations : Nord/ Sud ; haut/ bas ; centre/ confins. Elles manifestent ainsi un « imaginaire spatial comme structure conceptuelle de gouvernement et de gestion » selon Walter Mignolo1 et les théoricien·es de la pensée décoloniale.

Afin d'interroger la topologie des pouvoirs et des oppressions, la localisation spatio-temporelle des sujets, leur « territorialisation », de questionner les catégories et le pouvoir de catégoriser, nous nous proposons de réinvestir la notion de cartographie telle que la modélisent Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leurs travaux (Rhizome, Mille plateaux, Qu'est-ce que la philosophie). La cartographie sera donc comprise en tant que pratique, mouvante, dynamique et opérationnelle. On considèrera les processus de territorialisation, déterritorialisation et reterritorialisation et non plus le « Territoire », ou encore la cartographie comme « nomadologie ».

Suivant cette perspective, la notion de « personnage conceptuel » (Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie, 1991) sera revisitée à partir des figures conceptuelles que produisent les modélisations féministes contemporaine : « La différence entre les personnages conceptuels et les figures esthétiques consiste d'abord en ceci : les uns sont des puissances de concept, les autres sont des puissances d'affects et de percepts. […] Les personnages conceptuels ont ce rôle, manifester les territoires, déterritorialisations et reterritorialisations absolues de la pensée. » (Deleuze et Guattari, 1991, p. 64 et 67). En effet, nous comptons poursuivre nos réflexions sur les contre-archives, l'intersectionnalité et les savoirs situés à partir des affects et des percepts qui matérialisent, localisent et historicisent la pensée transféministe latino-américaine et européenne contemporaine. Notre hypothèse est que ces figures esthético-conceptuelles telles que le Cyborg (Haraway), la New Mestiza (Anzaldúa), les sujets nomades (Braidotti) ou la Netiana (Zafra), sont autant de manifestations de ces cartographies transféministes que nous nous proposons de tracer.

Nous confronterons l'identité territoriale stable et les multiples « seuils » et « hybridités » engagés dans les processus que décrivent Homi K. Bhabha (« in-between »), Stuart Hall (« suture »), Butler (« fiction régulatrice »), José Esteban Muñoz (« désidentification »), Braidotti (nomadisme), Haraway (connexions et alliances), Femenías (« identités négociées »), etc. Nous analyserons les déterritorialisations utopiques qu'engagent ces « identités négociées » dans les politiques des représentations qui les portent, les contrastes entre les territoires et les corps naturalisés (mythologies politiques et Archive), et les corps comme territoire à cartographier, les figures esthético-conceptuelles comme positionnements générateurs de dispositifs contre-archivistiques, les corps marqués/ marqueurs de territoires dans la nécropolitique et les corps resignifiés, déterritorialisés-déterritorialisants dans les performances féministes décoloniales et queer.

Deux projets marqueront nos travaux sur ces cartographies transféministes :

1. Figures esthético-conceptuelles. Ce projet, plutôt théorique, confrontera le personnage conceptuel que définissent Deleuze et Guattari et les figures esthético-conceptuelles que les discours féministes mobilisent. Il donnera lieu à la fois à un ouvrage collectif et à la présentation ultérieure d'un corpus en ligne.

2. Performativité des pratiques cartographiques. Ce projet étudiera :

a) d’une part les rapports entre performativité et spatialité, à partir de l'analyse des pratiques déviantes des espaces normés et segmentés (Paul B. Preciado « Cartografías queer: El flâneur perverso, la lesbiana topofóbica y la puta multicartográfica, o cómo hacer una cartografía "zorra" con Annie Sprinkle » ; José Miguel Cortés (ed.) Cartografías disidentes, Madrid, SEACEX, 2008 s.p. (disponible sur le blog Parole de Queer)
b) d’autre part, les modes d’articulation entre les territoires resignifiés par les politiques post-identitaires queer (Haraway, les connexion-alliances et les politiques de l’articulation) et leur rapport aux espaces hégémoniques (Braidotti et le nomadisme stratégique).

1 On peut écouter la conférence de Walter Mignolo lors de la Journée « Cartografías del Poder y Geopolítica del Conocimiento », organisée par l'Instituto Geográfico Nacional, la Dirección de Institutos Universitarios de las FFAA et la Subsecretaría de Formación del Ministerio de Defensa, Argentina. L'archive audiovisuelle est réalisée par le Colectivo de Filosofía Latinoamericana (CFL) et l'Archivo Etnográfico Audiovisual (AEA). Disponible ici. Information sur la Journée accessible sur la page de l'IGN.